Festin des noces, avec salsifis et tomates du jardin

Mission - Moisson

Par Geoffroy Marchant

4 septembre 2018

« Ad extra, ad gentes, ad vitam ».

A l’heure de la glo­ba­li­sa­tion, les fron­tiè­res ayant dis­paru, le slogan publi­ci­taire de notre société, est devenu obso­lète, éculé. Et cepen­dant il est encore res­sassé sans ver­go­gne. En fait ce slogan ne parle que des condi­tions de l’exer­cice de notre cha­risme mis­sion­naire mep et non du cha­risme lui-même qui, lui, demeure. Or ces condi­tions-là ont fait leur temps. Elles chan­gent mais la mis­sion, elle, ne change pas. Ne nous lais­sons pas dis­traire par le clin­quant, l’éphémère et la nos­tal­gie de ce slogan, reve­nons à la mis­sion, à la mois­son en quel­que lieu que nous soyons.

Il y a déjà une ving­taine d’années, un fran­cis­cain japo­nais et un prêtre fran­çais avait engagé une contro­verse, ami­cale bien sûr, sur la mis­sion. Sommes-nous des semeurs ou des mois­son­neurs ? L’un se met­tant du côté des mois­son­neurs, l’autre des semeurs. La mis­sion de nos com­mu­nau­tés catho­li­ques japo­nai­ses est-elle de semer la Bonne Nouvelle, ou bien déjà de récol­ter les fruits de semailles ache­vées ? Cela est resté sans réponse bien claire et la contro­verse oubliée. Pour ma part, ces ques­tions cepen­dant me don­nent à réflé­chir et, me pla­çant du côté des mois­son­neurs, je vais répon­dre d’abord à la ques­tion sui­vante : de quel­les semailles suis-je le mois­son­neur ?

La moisson est proche

« La mois­son est abon­dante », car ce qui a été semé lar­ge­ment a pro­duit du fruit en sura­bon­dance. Et qu’est-ce qui a été semé dans notre huma­nité, dans l’œuvre de Dieu, dans sa créa­tion, si admi­ra­ble mais si mal­me­née, si mal­trai­tée, sinon, par le sacri­fice du Christ sur la Croix, sa mort et sa résur­rec­tion, et le don de l’Esprit-Saint, qui lui nous tient tendus vers le retour du Christ pour l’achè­ve­ment de toutes choses, la grâce débor­dante de la Vie divine. Or cette grâce com­ment pas­se­rait-elle ina­per­çue à des yeux éveillés par la foi. Oui, « la mois­son est abon­dante » car cette Vie-là a bien fleuri et donné du fruit en sura­bon­dance.

Aussi recueillir les effets de la mort et de la Résurrection du Christ, mois­son­ner les fruits de ce sacri­fice, épingler tous les mira­cles de l’Amour, comme pour les col­lec­tion­ner, je tiens à en faire la forme très per­son­nelle de la mis­sion qui m’a été confiée : récol­ter, recueillir les fruits de l’œuvre du Christ, m’appro­prier autant que pos­si­ble tout ce que son incar­na­tion, sa pas­sion, sa mort et sa Résurrection, avec le don de l’Esprit, ont versé en fait de gloire divine, en fait d’amour, en fait de beauté, de vérité, de sagesse dans la société japo­naise, dans cette civi­li­sa­tion, pour m’en émerveiller.

Si dans l’Eucharistie de chaque diman­che nos com­mu­nau­tés font mémoire de la mort et de la résur­rec­tion du Christ et en ren­dent grâces à Dieu, c’est bien parce que, en ce jour d’aujourd’hui, la Vie divine, - mais est-il besoin de l’adjec­tif divin pour la dis­tin­guer de la vie tout court ; le levain est indis­cer­na­ble dans la pâte montée - est répan­due sur notre monde, qu’elle le tri­ture, le malaxe, le pétrit et le sou­lève pour lui donner mille formes visi­bles, pal­pa­bles et sédui­san­tes de sa gloire et pour que nous la célé­brions en ses mul­ti­ples, inat­ten­dues, tou­jours étonnantes mani­fes­ta­tions.

C’est sans aucun doute l’Eucharistie de chaque diman­che, cette célé­bra­tion du mys­tère de la foi qui m’invite à recueillir tout au long des jours et au hasard des ren­contres, ces fleurs et fruits de la Croix, à les nommer, pour mieux les connaî­tre, les appré­cier et les savou­rer.

Mais quelle ascèse, quelle puri­fi­ca­tion des yeux et du cœur, quelle patience, quelle atten­tion et quelle curio­sité de l’esprit, exige une telle tâche, non, un tel jeu, tant la joie l’accom­pa­gne et la sti­mule. Se préoc­cu­per ainsi et avant tout des fruc­ti­fi­ca­tions, n’avoir d’yeux que pour elles est une école de liberté inté­rieure, de libé­ra­tion. Les fruits ava­riés ou avor­tés me sont indif­fé­rents, et si je détourne mes yeux des mau­vai­ses herbes et me garde de les arra­cher, comme il me l’a bien été recom­mandé, c’est qu’il y a plus de joie à regar­der l’épi de riz pliant sous le poids de ses grains nou­vel­le­ment fécondés. Voir la Vie en rose, que non ! La contem­pler abso­lu­ment sous toutes ses cou­leurs.

Quel bon­heur d’avoir été déposé sur un rivage étranger par un ordre venu alors de je ne sais quel ciel, mais qui s’est révélé par la suite l’effet d’une atten­tion bien­veillante et d’une main pater­nelle ! Quel incom­pa­ra­ble avan­tage de vivre en une terre étrangère puis­que tout, abso­lu­ment tout, est neuf. Tout ce que j’entends : mélo­die nou­velle exci­tante ou lan­gage à déchif­frer à nou­veaux frais ; ce qui me saute aux yeux, du jamais vu mais je le reconnais quel­que part en moi et cela m’enchante ; mes pen­sées et mes sen­ti­ments soumis au lami­noir d’une nou­velle culture, mais pour leur raf­fi­ne­ment ; et pour tout ce que je touche, goûte et sens de neuf, jamais le sen­ti­ment d’être agressé ou dés­ta­bi­lisé, d’éprouver l’ini­mi­tié ou la répu­gnance, bien au contraire à chaque fois la joie pro­fonde de me sentir élargi parce que tout peut trou­ver sa place, chez moi, quel­que part ; la mois­son est abon­dante, et le gre­nier pour la recueillir semble avoir été dis­posé en consé­quence.

J’ai voulu relire ces temps-ci le livre d’un confrère mep Aimé Villion, publié en 1923 inti­tulé « 50 ans d’apos­to­lat au Japon », que j’avais lu après quel­ques années de pré­sence au Japon et dont le superbe mépris où l’auteur tenait cer­tai­nes mani­fes­ta­tions de la reli­gion et de la civi­li­sa­tion japo­nai­ses m’avait for­te­ment agacé. Que je me sens loin de l’esprit de ce mis­sion­naire arrivé au Japon dans les années 1870 quel­ques années avant l’ère Meiji. Mais ce n’est pas sans inté­rêt que je l’ai relu. Vu d’aujourd’hui je lui ajou­te­rais volon­tiers en sous-titre : - ou les temps enchan­tés de la mis­sion -, en lais­sant enten­dre que nous n’en sommes peut-être pas encore sortis, malgré tout ce qui se dit du désen­chan­te­ment. C’était le temps du colo­nia­lisme pros­père et béni par nos mis­sion­nai­res qui lui emboî­taient le pas en chan­tant des can­ti­ques ; Dieu leur ayant confié la Vérité, et armés d’une apo­lo­gé­ti­que sans fis­sure, ils en étaient les fidè­les et uni­ques dis­pen­sa­teurs. L’indé­nia­ble et évidente supé­rio­rité de l’Occident, leur Credo, leur fer­mait les yeux sur l’étonnante civi­li­sa­tion japo­naise et les semen­ces du Verbe en ger­mi­na­tion : on appre­nait le japo­nais pour faire du caté­chisme et célé­brer les sacre­ments dont l’effi­ca­cité com­pen­sait la dou­lou­reuse fai­blesse de la langue. S’ils mar­chaient beau­coup, mais pas en flâ­nant, c’était avant tout pour recru­ter ça et là et le plus loin pos­si­ble quel­ques âmes à sauver. C’était le temps où la mis­sion ad gentes, ad extra et ad vitam ne pou­vait et ne devait se faire qu’au moyen de l’effi­cace infra­struc­ture catho­li­que de notre église fran­çaise, impor­tée avec ses œuvres cari­ta­ti­ves, éducatives ou apos­to­li­ques. Tout fonc­tion­nait par­fai­te­ment en ces temps enchan­teurs et enchan­tés des semailles et l’avenir était déjà là. Le dévoue­ment des mis­sion­nai­res, leur géné­ro­sité, leur zèle pour une cause ont touché le cœur des Japonais et sans doute plus que leurs convic­tions, ces qua­li­tés humai­nes leur ont acquis res­pect, véné­ra­tion et fidé­lité et contri­bué à la nais­sance des com­mu­nau­tés catho­li­ques japo­nai­ses depuis Meiji. Dans la mémoire des Japonais, cette admi­ra­tion pour les MEP d’autre­fois défri­cheurs, entre­pre­neurs, bâtis­seurs est encore bien vivante aujourd’hui. Cependant ce temps-là est bien révolu et la Bonne Nouvelle d’un Dieu ayant revêtu notre huma­nité, l’ayant assu­mée et puis recréée par sa mort et sa résur­rec­tion reste encore à déchif­frer, à nommer, à recueillir et à mois­son­ner, pour mani­fes­ter sa visi­bi­lité, dans la société japo­naise.

Moissonner, recueillir, cher­cher et récol­ter tout ce qui se fait de beau et de pur, de vrai et de géné­reux, tout ce qu’il y a d’effort et de cou­rage, tout ce qui pleure et implore ou chante et meurt, pas pour les col­lec­tion­ner seu­le­ment, ni les engran­ger ou les mettre en réserve, ni seu­le­ment pour s’émerveiller mais pour mesu­rer chaque diman­che avec les chré­tiens dans notre Eucharistie tout ce que le mys­tère du Christ mort et res­sus­cité nous donne de joie et d’espé­rance, pour tou­cher du doigt et des yeux ce Royaume promis et dont nous avons déjà les arrhes, et com­ment, dila­tant et élargissant toutes nos facultés, il nous comble d’une joie indi­ci­ble.

Ito les Bains 9 août 2018 (Il y a 73 ans, après Hiroshima, la deuxième bombe ato­mi­que frap­pait les habi­tants de Nagasaki)

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