Diocèse d’Osaka : retour aux origines

Par Jean Pencrec’h

4 septembre 2018

L’Évêque d’Osaka, Mgr Maéda, vient d’être promu car­di­nal, le 28 Juin. Depuis bien­tôt 4 ans, il conduit le dio­cèse vers une nou­velle évangélisation, qui vise d’abord à remet­tre l’Évangile à la base de la vie chré­tienne. Pour bien com­pren­dre cette nou­velle orien­ta­tion, il faut connaî­tre les che­mins emprun­tés par le dio­cèse depuis le Concile.

Après Vatican II, qui pré­céda de quatre ans la révo­lu­tion cultu­relle de mai 1968, les évêques du Japon, sou­cieux de mettre en pra­ti­que les orien­ta­tions du concile, élaborèrent trois direc­ti­ves. La pre­mière était d’appro­fon­dir sa foi par le par­tage de la Parole de Dieu et de la prière. La deuxième deman­dait de s’enga­ger dans les acti­vi­tés socia­les pour plus de jus­tice, d’entraide, et d’amé­lio­ra­tion de la vie, en somme pour chris­tia­ni­ser la société. La troi­sième était que chaque fidèle se sente res­pon­sa­ble, là où il vit, de l’annonce du salut par le Christ.

Mais comme il n’y avait pas beau­coup d’écho ni de la part des prê­tres ni de la part des fidè­les, les évêques déci­dè­rent en Juin 1984, de réunir une confé­rence natio­nale, appe­lée NICE (National incen­tive confe­rence for Evangelization), prévue pour novem­bre 1987, à laquelle par­ti­ci­pe­raient les délé­gués du clergé, des reli­gieux, et des laïcs. Cette confé­rence devait être pré­pa­rée dans tous les dio­cè­ses, dans tous les grou­pes, qui fina­le­ment choi­si­raient leurs délé­gués.
Le projet NICE n’a pas eu beau­coup d’écho chez les prê­tres d’âge moyen ou plus âgés, mais beau­coup parmi les plus jeunes qui l’ont accueilli avec enthou­siasme. À Osaka ils ont ainsi gagné rapi­de­ment la confiance de l’évêque, et ont fini par le coif­fer com­plè­te­ment. En fait ils ont « détourné » l’avion de la foi vers le social et le cari­ta­tif.

Un cer­tain nombre de chré­tiens n’étaient pas en retard. À l’église de Kitasuma, dont je m’occu­pais alors, en juin 1985 nous avons dis­cuté au conseil parois­sial des docu­ments envoyés par l’évêché. Comme dit plus haut, il fal­lait voir com­ment les chré­tiens pour­raient en pra­ti­que appro­fon­dir leur foi par le par­tage de la Parole de Dieu et de la prière. On a lu les textes. Je les ai pré­sen­tés et com­men­tés un peu, et on a demandé à chacun de dire son opi­nion. Silence com­plet. Au bout de dix minu­tes le modé­ra­teur de la réu­nion a dit : puisqu’il n’y a pas d’opi­nion, pas­sons au sujet sui­vant. J’ai expé­ri­menté là com­bien l’esprit de la société sécu­la­ri­sée avait atteint les croyants. Ils venaient à la messe du diman­che, assu­raient volon­tiers un ser­vice ou un rôle dans l’Église, mais dans quelle mesure avaient-ils une rela­tion per­son­nelle et pro­fonde avec le Christ ? En fait, ils n’avaient pas en eux-mêmes de quoi parler de leur foi entre eux, encore moins d’en parler aux non-chré­tiens.

Au moment de la confé­rence natio­nale des délé­gués, NICE, en novem­bre 1987, une grand partie des par­ti­ci­pants étaient déjà acquis à l’orien­ta­tion vers le social, et NICE l’enté­rina. L’esprit de la révo­lu­tion cultu­relle de 1968 avait beau­coup péné­tré l’Église.

À Osaka, un « plan d’évangélisation », appelé « nou­velle nais­sance » (新生 : shin­sei) fut élaboré pour le dio­cèse. Pour le lancer l’évêque convo­qua, au début de sep­tem­bre 2008, une ses­sion obli­ga­toire pour tous les prê­tres tra­vaillant dans le dio­cèse. L’ora­teur prin­ci­pal était le Père Honda, ancien pro­vin­cial des fran­cis­cains, mais qui, tour­nant casa­que, tra­vaillait main­te­nant dans le bidon­ville de Kamagasaki, à Osaka. Son propos pou­vait se résu­mer de la manière sui­vante : pas besoin de pro­cla­mer l’Évangile ; la semence de la Parole de Dieu a déja été semée dans chaque homme par le Grand Semeur. Il suffit de la faire décou­vrir par l’enga­ge­ment dans l’action cari­ta­tive et les acti­vi­tés de pro­mo­tion sociale. Celui qui est dévoué aux lais­sés-pour-compte ira direc­te­ment au ciel. Pas besoin de croire au Christ, ni d’être bap­tisé. Le temps des semailles est fini, c’est le temps de la mois­son !

Un assez grand nombre de prê­tres dans leurs ser­mons et ensei­gne­ment ne par­laient plus de Dieu, mais d’eux-mêmes et des évènements récents ou de l’enga­ge­ment social. Un prêtre dans une paroisse, en 7 ans n’a parlé de la foi que deux fois, dont une fois avec une telle fer­veur que j’en ai été étonné. À Noël il par­lait des Noëls de son enfance à Nagasaki ou dans des pays où il avait séjourné, et à Pâques des ceri­siers en fleurs sym­bo­li­sant une vie nou­velle dans la nature. L’évêque auxi­liaire en visite dans une paroisse le diman­che, pro­po­sait comme modèle pour les Chrétiens une non-chré­tienne qui avait fait une ins­ti­tu­tion pour les enfants au Bangladesh. Plus de dis­tinc­tion entre prê­tres et fidè­les, tous étaient égaux. Ainsi, à une messe d’ordi­na­tion, des gar­çons et des filles de 13 à 15 ans, sans aube ni signe dis­tinc­tif ont dis­tri­bué la com­mu­nion aux prê­tres, qui res­taient assis sur leur siège. Il ne fal­lait sur­tout pas dire qu’on avait la vérité : c’était se mettre au-dessus des autres. Le grand mot à la mode était « par­ta­ger », par­ta­ger mutuel­le­ment ce que chacun avait.

Les prê­tres qui étaient soup­çon­nés de ne pas suivre cette ligne, ou même sim­ple­ment vic­ti­mes de plainte à l’évêché de quel­que parois­sien mécontent étaient mutés ou envoyés en année sab­ba­ti­que ou même expul­sés du dio­cèse. Cette mésa­ven­ture est arri­vée à une dizaine de prê­tres dio­cé­sains et étrangers. Le prêtre avait tou­jours tort, le fidèle, tou­jours raison. Un Père Xaviérien qui avait trans­mis à l’évêché la demande des parois­siens de ne pas sup­pri­mer leur Église fut traité de contes­ta­taire, et expulsé du dio­cèse. Un prêtre dio­cé­sain avait voulu renou­ve­ler les mem­bres du conseil parois­sial en place depuis plus de 15 ans, fut envoyé en année sab­ba­ti­que. À un mis­sion­naire l’évêque déclara : « vous n’avez pas la même façon que moi de voir la pas­to­rale », et sans autre forme de procès l’expulsa du dio­cèse. Un prêtre dio­cé­sain, sur la plainte de quel­ques conseillers, fut changé de paroisse. C’était un peu la dic­ta­ture. Le peuple de Dieu est sou­ve­rain, sur­tout par les contes­ta­tai­res. Le prêtre dit la messe, célè­bre les sacre­ments, et ensei­gne les caté­chu­mè­nes, quand il en a. En fait c’était l’équipe dio­cé­saine qui com­man­dait.

Des années plus tard, lors d’un congé en France, j’ai com­pris le sens de ce qui se pas­sait au Japon, et dans les pays déve­lop­pés. J’ai vu un livre qui m’a intri­gué, je l’ai acheté et je l’ai lu. C’était « N’éteignons pas l’Esprit » par Mgr Cordes, res­pon­sa­ble de fait du Comité pour les laïcs à Rome. Mgr Cordes, voya­geant dans le monde entier connais­sait bien la réa­lité. Il cite l’ana­lyse du monde actuel par le théo­lo­gien suisse, Urs Von Balthasar, créé car­di­nal quel­ques semai­nes avant sa mort : « Il per­çoit, dans l’Église d’aujourd’hui, une ten­dance qui consi­dère que la foi est en train d’être dépas­sée, ou pra­ti­que­ment vidée de sa sub­stance, par la science. Pour lui, la pensée chré­tienne subit une fis­sion qui atteint jusqu’à ses fon­da­tions. Précédemment, les arti­cles de foi, pour être l’objet de la réflexion théo­lo­gi­que chré­tienne, n’étaient plus censés être remis en ques­tion, alors que, de nos jours, la concep­tion est inverse ; ce sont pré­ci­sé­ment ces arti­cles — c’est-à-dire à la fois leur contenu et l’acte de foi qui lui est asso­cié de droit — qui sont soumis à l’inter­ro­ga­tion ratio­na­liste ; et cette concep­tion donne à la plu­part de ces arti­cles un contenu nou­veau, consi­dé­ra­ble­ment res­treint, réduit à la plau­si­bi­lité anthro­po­lo­gi­que. » (p 16) (plau­si­bi­lité anthro­po­lo­gi­que : utile pour le bien de la société ?)

Dans la foulée je cher­che à la grande librai­rie La Procure à Paris, et j’y décou­vre le livre de Jean Guitton : « Silence sur l’essen­tiel ». Il dit la même chose sous une forme dif­fé­rente. On ne nie pas les arti­cles de la foi comme le fai­saient autre­fois les héré­ti­ques. On accepte ce qui est conforme à la raison, au bon sens natu­rel, et tout ce qui est utile pour le bien de la société. Mais sim­ple­ment on ne parle plus des véri­tés cen­tra­les de la foi chré­tienne : Dieu créa­teur et tout puis­sant, la Providence, le péché ori­gi­nel, l’acti­vité du diable, la divi­nité du Christ, les mira­cles, la rédemp­tion par la croix du Christ, la résur­rec­tion de Jésus, le ciel, le pur­ga­toire, l’enfer etc.

Mais reve­nons à nos mou­tons. L’année 2015 marque le 150e anni­ver­saire de la décou­verte par Mgr Petitjean, le 17 Mars 1865, des Chrétiens cachés de Nagasaki, qui avaient gardé la foi pen­dant les 250 ans de per­sé­cu­tion par les Shogun Tokugawa. Du 15 au 17 Mars de cette année-là eut lieu un pèle­ri­nage natio­nal pour com­mé­mo­rer cet événement. Mgr Maéda est un des­cen­dant de ces Chrétiens héroï­ques.

A Osaka, la pre­mière Église cons­truite et la reprise de l’évangélisation eurent lieu trois ans plus tard en 1868, et Mgr Maéda a fait du 150e anni­ver­saire de cet événement l’année 1 du renou­veau de la foi dans le dio­cèse. Tous les Chrétiens sont appe­lés à témoi­gner de leur foi et à évangéliser.

Mgr Maéda invite à reve­nir à la source, à l’esprit et à la fer­veur des débuts du chris­tia­nisme depuis le temps des apô­tres. Et il a établi un nou­veau plan pour le dio­cèse, appelé « re-nou­velle nais­sance » (再新生 : saï­shin­seï), pour « com­plé­ter » le plan pré­cé­dent. En fait c’est un plan com­plè­te­ment nou­veau. Mais Mgr Maéda pré­fère garder les formes, quitte à y mettre tout autre chose.
Et iI pro­pose comme modèle Ukon Takayama, un daïmyo chré­tien, qui, refu­sant de renier sa foi, fut privé de son domaine en 1587, et pen­dant 27 ans erra de châ­teaux d’amis daï­myos en îles iso­lées, avant d’être fina­le­ment expulsé en 1614 aux Philippines, où il mourut deux mois plus tard.

Ukon a été déclaré « Bienheureux » en février 2017, par le délé­gué du Pape au cours d’une céré­mo­nie gran­diose dans le hall du châ­teau d’Osaka.
Notre évêque pré­sente Ukon comme un homme de prière, cha­ri­ta­ble, proche des gens, et qui trans­met sa foi autour de lui. Ukon allait lui-même avec les mis­sion­nai­res dans les vil­la­ges de son domaine de Takatsuki, encou­ra­geant les gens à rece­voir le Christ, mais sans jamais les forcer.

Aux envi­rons de l’an 1925 des Pères M.E.P. ont décou­vert près de Takatsuki des des­cen­dants de ces chré­tiens. Ils connais­saient encore les priè­res, quoi­que avec une pro­non­cia­tion par­fois défor­mée.

Mgr Maéda pro­pose donc Ukon comme modèle pour les chré­tiens du dio­cèse d’Osaka aujourd’hui. Ukon est pour eux un encou­ra­ge­ment à une vie plus intime avec le Seigneur, et une invi­ta­tion à témoi­gner du Christ, à trans­met­tre leur foi autour d’eux. Car imiter Ukon c’est imiter le Christ, comme le dit l’Apôtre Paul : « Vous nous avez imités, nous et le Seigneur » (1Th 1,6)
Notre Évêque veut aussi res­sus­ci­ter le « semi­na­rio », qui était une maison de for­ma­tion du temps de la pre­mière évangélisation, après l’arri­vée de Saint François-Xavier au Japon en 1549. Ce nou­veau semi­na­rio pré­pa­re­rait de futurs prê­tres, et for­me­rait des caté­chis­tes.

Et sur la lancée de son élévation au car­di­na­lat, Mgr Maéda a obtenu la nomi­na­tion de deux évêques auxi­liai­res. L’un, le père José Abella, espa­gnol, 68 ans, long­temps supé­rieur géné­ral des Clarétiens, et le père Toshihiro Sakaï, 58 ans, membre de l’Opus Dei, qui a l’expé­rience du tra­vail en paroisse et une bonne connais­sance de la litur­gie. Ces deux auxi­liai­res aide­ront Mgr Maéda dans la tâche du renou­veau de la foi dans le dio­cèse. Ils ont été consa­crés le 16 Juillet de cette année 2018 à la cathé­drale d’Osaka, solen­nel­le­ment, et avec une grande par­ti­ci­pa­tion des Chrétiens.

Dans la société très sécu­la­ri­sée du Japon où les choses maté­riel­les, le succès, les dif­fé­ren­tes satis­fac­tions sont la préoc­cu­pa­tion prin­ci­pale, on est plutôt fermé à ce qui est spi­ri­tuel. Et les Chrétiens insen­si­ble­ment en sont influen­cés.
« Ré-évangéliser les Chrétiens » est une tâche ardue. On n’est pas ici dans une culture où le reli­gieux fait partie de la vie de tous les jours, comme dans les pays du Sud-Est asia­ti­que, ou même en Corée.

Beaucoup sen­tent la néces­sité de prier inten­sé­ment pour ce renou­vel­le­ment. Pour que l’Esprit Saint renou­velle com­plè­te­ment la vie des croyants comme à la pre­mière Pentecôte. Nous sou­hai­tons, et nous prions pour que Dieu le Père tout-puis­sant, qui a choisi les Chrétiens du dio­cèse d’Osaka les visite aujourd’hui « pour en faire son peuple ».

L’Ossevatore Romano du 19 Juillet donne un inter­view du « poète et car­di­nal » Maéda, citant un haïku écrit par lui à l’occa­sion de sa nomi­na­tion comme car­di­nal.

Traduction en fran­çais de l’Osservatore Romano

Dans un ciel serein
Un gron­de­ment

Comme une Pentecôte

Original en japo­nais (Essai de tra­duc­tion)

晴天の (seiten no) dans le ciel serein

霹靂のごと (heki­reki no goto) comme un coup de ton­ner­re

降臨祭 (kôrin­saï) une Pentecôte


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