Le téléphone à tout vent

Le téléphone du vent

Par Antoine de Monjour

4 septembre 2018

Cela se passe dans le dépar­te­ment de Iwate, au nord-est du Japon, dans la petite ville de Ôtsuchi. Elle s’est déve­lop­pée dans des val­lons le long de deux riviè­res qui débou­chent sur un port de pêche s’ouvrant sur une baie pro­té­gée natu­rel­le­ment par une presqu’île en forme de pouce légè­re­ment plié. Ce fut une région for­te­ment tou­chée par le tsu­nami du 11 mars 2011 : la vague s’est engouf­frée dans la baie puis loin à l’inté­rieur des terres en pre­nant le chemin des riviè­res, rava­geant le port et la ville sur son pas­sage… Cette ville est deve­nue célè­bre malgré elle en raison de la photo d’un ferry qui s’est retrouvé sur le toit de la caserne des pom­piers située à près d’un kilo­mè­tre de l’entrée du port !

7 ans après les habi­tants d’Ôtsuchi pleu­rent tou­jours leurs morts (802) et leurs dis­pa­rus (484) [1]. Mais remon­tons un peu dans le temps :
« Nous sommes en 2009 et Mr Sasaki, 73 ans, habite le quar­tier de Kirikiri qui donne sur une autre baie un peu plus au nord du port de Ôtsuchi. Il s’était rendu compte que pas mal de per­son­nes « par­laient » tout haut à leurs défunts et se deman­dait s’il ne pou­vait pas faire quel­que chose pour eux dans cette région peu habi­tée, vieillis­sante et isolée. Début 2011 il pro­fita de la des­truc­tion d’un Pachinko (salle de jeux, très popu­laire au Japon) pour récu­pé­rer une cabine télé­pho­ni­que qui s’y trou­vait et qui lui don­nait une idée. Il la trans­porta dans un coin de son ter­rain faci­le­ment acces­si­ble aux pas­sants. Il fit un socle en béton, y dressa cette cabine toute de bois peint en blanc et de verre, la cou­vrit d’un toit pour résis­ter aux intem­pé­ries puis com­mença à amé­na­ger en jardin les alen­tours.

C’est au moment de cette ins­tal­la­tion qu’est sur­venu le séisme et la vague du tsu­nami.

Le téléphone à tout vent

Mr Sasaki n’a pas eu à déplo­rer de dégâts chez lui mais il fut encore plus convaincu de l’uti­lité de sa cabine. Tout était prêt en avril 2011 : il y fixa un vieux télé­phone noir, bran­ché à rien, appela la cabine « le télé­phone du vent », que nous pour­rions tra­duire aussi par « le télé­phone à tout vent », et mis une pan­carte invi­tant les gens à l’uti­li­ser : « Vous dési­rez parler à quelqu’un ? Faites–le avec le cœur à tra­vers le télé­phone à tout vent ».
Les infor­ma­tions loca­les et le bouche à oreille ont fait connaî­tre cette étrange cabine télé­pho­ni­que blan­che et assez rapi­de­ment les gens ont com­mencé à la fré­quen­ter. Sept ans après le résul­tat est à peine croya­ble : plus de 26 000 per­son­nes sont pas­sées dans cette cabine parler à leurs morts ou dis­pa­rus ou autres per­son­nes qu’elles ne pou­vaient contac­ter direc­te­ment… Mr Sasaki a tout fait donc pour entre­te­nir sa cabine à coup de pein­ture mais cette struc­ture légère d’inté­rieur en bois était expo­sée au pour­ris­se­ment et à la cor­ro­sion par son expo­si­tion au vent, à la pluie et l’air de la mer.

En jan­vier der­nier un vio­lent coup de vent et de pluie a eu raison de la cabine qu’elle a arra­ché de sa base et emporté au loin. Mais où ? C’est tout le pro­blème car Mr Sasaki ne l’a pas retrou­vée : elle s’est lit­té­ra­le­ment envo­lée !

L’arti­cle qui rap­porte cette his­toire s’achève avec le numéro de télé­phone de Mr Sasaki au cas où un lec­teur aurait vu passer sa cabine dans les airs… Car il vou­drait bien conti­nuer, peut-être avec une cabine en alu, cette aven­ture du « télé­phone à tout vent » qui semble faire tant de bien au cœur des gens. »

Notez bien

[1chiffres officiels publiés en novembre 2012

P.S.

Auteur : Shinwa Tōno
Tiré d’un article du Asashi Shinbun du 28 mars 2018, édition du soir.
Traduction et adaptation : Antoine de Monjour

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