D’hier à aujourd’hui

Par Louis Bellion

4 septembre 2018

Tu n’écris jamais !
Reproche ô com­bien mérité…
Par pro­pen­sion natu­relle ou en n’en voyant guère l’inté­rêt pour des lec­teurs éventuels, je ne suis pas porté à faire connaî­tre ce que je fais ou m’efforce de faire.
Sens défi­cient du par­tage ? Paresse dis­si­mu­lée ? Qui sait ! Toujours est-il que n’ayant jamais non plus éprouvé une soif par­ti­cu­lière de « reconnais­sance », je n’ai que peu fait l’effort de rela­ter un quo­ti­dien somme toute bien banal.
Écrire ? Mais quoi et sur quoi ? Sans tomber dans la lit­té­ra­ture...

Au service de l’Église, dans le diocèse de Fukuoka.

Voilà bien­tôt cin­quante ans, j’ai été envoyé au ser­vice de l’Église, dans le dio­cèse de Fukuoka. Diocèse situé dans la grande île du sud du Japon, le Kyushu. Plus pré­ci­sé­ment, j’ai vécu et tra­vaillé dans la partie Nord du dio­cèse dans le dis­trict dit du « Nord-Kyushu ».

Un coup d’œil jeté sur les cin­quante années écoulées m’invite d’emblée à la reconnais­sance… et à l’humi­lité !

Une infi­nie reconnais­sance à l’égard de toutes celles et de tous ceux qui m’ont accueilli, accepté et sou­tenu, avec qui j’ai eu la joie et l’hon­neur de col­la­bo­rer.
Celles et ceux qui ont fait de moi l’homme, le prêtre que j’ai essayé de deve­nir avec eux et pour eux et, je l’espère, même bien peti­te­ment, le témoin de Jésus-Christ que j’ai tou­jours rêvé de deve­nir.

Ces sou­tiens cons­tants et cha­leu­reux, ces col­la­bo­ra­tions si géné­reu­ses furent pour moi un modèle et un pri­vi­lège.

Pour autant, ne rêvons pas !

Lorsque je regarde le dio­cèse qui m’accueille et au ser­vice duquel je m’efforce de me consa­crer, l’image qui me vient à l’esprit est celle d’un navire qui avance sur son erre. Les mêmes choses sont tou­jours repro­dui­tes : les habi­tu­des devien­nent des orniè­res.

Pas plus que tout autre groupe humain, le dio­cèse n’a jamais connu « l’âge d’or » auquel il fau­drait se réfé­rer. Néanmoins, l’élan sou­levé par le Concile Vatican II puis par le synode de l’Église du Japon de 1987 (NICE 1) s’est essouf­flé, un peu à l’image du souf­flet qui retombe. Une cer­taine las­si­tude, un sen­ti­ment d’impuis­sance, voire même de désar­roi sont per­cep­ti­bles. Le fait qu’il y ait encore des têtes chenus dans les églises peut certes entre­te­nir une forme d’illu­sion mais nul n’ignore que l’absence de géné­ra­tions entiè­res ne peut qu’hypo­thé­quer l’avenir.

Un nouvel élan, qui per­met­trait l’appa­ri­tion, l’éclosion de quel­que chose de neuf, se révèle néces­saire. Neuf au sens de « situé de manière renou­ve­lée dans et à partir de l’Évangile ». Neuf au sens d’une atten­tion renou­ve­lée à la pré­sence et au tra­vail de l’Esprit dans la société et dans l’Église.

« Corps étrangers » géné­reu­se­ment accueilli dans le dio­cèse, je me gar­de­rai bien de me poser si peu que ce soit en « don­neur de leçon » – au nom de quoi, du reste ? Pour autant, hôte et col­la­bo­ra­teur de cette Église, je ne puis cacher un souci, une inquié­tude qui me tarau­dent à cer­tai­nes heures.

Deux ten­dan­ces lour­des ne ris­quent-elles pas de mettre en péril les évolutions néces­sai­res ?

La pre­mière ten­dance est le clé­ri­ca­lisme, devenu enva­his­sant, pour ne pas dire étouffant. Certes, rien de neuf sous le soleil. En tout temps et en tout lieu, le clé­ri­ca­lisme fut et demeure une mala­die quasi chro­ni­que de notre Église.
Mais au Japon ! Pendant plus de 200 ans, en l’absence totale de prê­tres, les laïcs seuls ont « entre­tenu la flamme ». Bien sûr, il ne s’agit pas là de « la » situa­tion idéale, mais, appren­dre de cette page de l’Histoire, en rete­nir quel­que chose n’enri­chi­rait-il pas la vie de notre Église aujourd’hui ? Ne gagne­rait-elle pas devant les défis à rele­ver, elle qui a tou­jours été très mino­ri­taire – et qui pour un temps pré­vi­si­ble du moins va le deve­nir davan­tage –, à pro­mou­voir haut et fort une col­la­bo­ra­tion et une coo­pé­ra­tion confian­tes et ren­for­cées entre prê­tres et laïcs, chacun selon sa voca­tion propre ?

Quant à la deuxième ten­dance, lourde, il s’agit des concep­tions dif­fé­ren­tes de l’Église et de sa voca­tion qui ne se rejoi­gnent pas et com­mu­ni­quent encore moins. Le fait d’employer le même voca­bu­laire ne signi­fie pas que chacun com­prenne et entende dire la même chose. Bien sûr, cela non plus ne date pas d’aujourd’hui ! Mais force est de cons­ta­ter que cela ne faci­lite pas l’annonce de l’Évangile ni la vie en Église.

Serait-ce for­mu­ler un vœu pieux que de sou­hai­ter – sur­tout entre prê­tres – des échanges plus appro­fon­dis dans un dia­lo­gue authen­ti­que­ment fra­ter­nel sur ce qui est censé nous faire vivre ?

Ma vie au service de cette Église

Pendant qua­rante-sept ans (1970 - 2017).

J’ai tra­vaillé au ser­vi­ces des com­mu­nau­tés chré­tien­nes. C’est un choix que j’ai fait très tôt. À partir de ce que, après quel­ques années, j’ai pu appren­dre du Japon et de la société japo­naise, j’ai consi­déré que tra­vailler avec les laïcs des com­mu­nau­tés chré­tien­nes était un moyen appro­prié pour annon­cer l’Évangile et témoi­gner de Jésus-Christ dans la société.

J’ai conçu ma vie et mon tra­vail comme ceux d’un « éveilleur ». Permettre au laïcs de pren­dre cons­cience de leur voca­tion de Témoins de l’Évangile et de les aider à exer­cer cette voca­tion ont été la ligne direc­trice de mon tra­vail dans le dio­cèse. Cette démar­che, vécue aussi dans le che­mi­ne­ment avec de nom­breux caté­chu­mè­nes, fut au long des années une source de ren­contres qui m’ont sou­tenu dans la fidé­lité, « la » source de la joie qui a fait de ma vie une vie pri­vi­lé­giée. Puisse le Seigneur y avoir trouvé son compte !

Et aujourd’hui…

Ayant tou­jours consi­déré que je n’étais ni indis­pen­sa­ble ni – encore moins – immor­tel, à 75 ans, j’ai offert ma démis­sion à l’évêque en pré­ci­sant que si je pou­vais encore rendre quel­que ser­vice au dio­cèse, je sou­hai­tais le faire sous une autre forme que le tra­vail parois­sial.

L’Évêque ayant accédé à ce désir, je réside désor­mais, depuis avril 2017, à la maison locale des MEP, située au cœur même du dis­trict dans lequel j’ai tou­jours tra­vaillé. C’est donc un lieu idéal. J’y conçois ma vie et mon tra­vail moins comme ceux d’un « éveilleur » mais ceux d’un « veilleur ». Situation plus fra­gile et vul­né­ra­ble, plus évangélique qui soit !

Disponibilité, accueil, ser­vice sont plus que jamais les maî­tres mots de mon quo­ti­dien, libéré que je suis de la fré­né­sie des années pré­cé­den­tes. Ceci dit, inter­ven­tions, ses­sions bibli­ques, retrai­tes, ser­vi­ces aux confrè­res japo­nais suf­fi­sent ample­ment à occu­per le temps dont je dis­pose. Je le consa­cre le plus pos­si­ble à essayer de cons­truire ou de recons­truire des « ponts » ; entre l’Évangile et ceux qui l’igno­rent. Entre ceux dont la soli­tude est deve­nue insup­por­ta­ble et la « com­mu­nauté des hommes » ; entre l’Église et ceux qui s’en sont éloignés.

Bref, une vie tou­jours aussi pas­sion­nante et pleine d’Espérance, dans la Joie de l’Évangile.


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