Libre conversation entre missionnaires : Gérard Adam

Par Gérard Adam

16 juin 2017

Gérard Adam a com­mencé son tra­vail mis­sion­naire en paroisse au Japon, tout en tra­vaillant dans le cadre de la JOC pen­dant 20 ans. Il vit sa mis­sion en essayant de sortir de la paroisse pour vivre parmi les gens. Il nous livre son regard sur la société japo­naise et sur son propre par­cours.

Préambule sur le Japon

Trois grands chan­ge­ments ont eu lieu depuis la guerre :
- L’essor économique d’après-guerre a pro­vo­qué un grand chan­ge­ment socié­tal, avec une pro­messe et un espoir d’avenir du Japon. Le Japon a perdu sa place de puis­sance indus­trielle majeure du fait de l’avè­ne­ment de l’économie chi­noise et de la glo­ba­li­sa­tion en géné­ral. Pour rester com­pé­ti­tif, il fait appel aux étrangers parce que les jeunes japo­nais ne veu­lent plus des emplois qui ne leur per­met­tent pas de grim­per dans l’échelle sociale. Ces emplois sont néces­sai­res afin d’assu­rer le main­tien de l’infra­struc­ture exis­tante.
- Le libé­ra­lisme du XXIe siècle a de lour­des consé­quen­ces socia­les. L’éclatement de la bulle finan­cière en 2008 a eu des réper­cus­sions impor­tan­tes sur l’économie et la société.
- Jusqu’en 1975, le Japon était dans ses 30 glo­rieu­ses, période de pro­grès écono- mique et social ful­gu­rant. Le génie japo­nais a été de ramer dur à partir des ruines de la guerre ; l’esprit de tra­vail, l’ingé­nio­sité et le cou­rage ont permis au Japon de deve­nir une puis­sance économique majeure. Le Japon a très peu de res­sour­ces natu­rel­les, il a donc fallu repo­ser l’économie sur une excel­lence dans cer­tains domai­nes ciblés, comme l’électronique, la robo­ti­que et l’auto­mo­bile, pour pou­voir expor­ter.

Ton expé­rience per­son­nelle ?

Quand je suis arrivé, il y avait très peu d’étrangers, c’étaient les jeunes japo­nais qui tra­vaillaient dans les usines. Je pas­sais la semaine (et mes nuits) avec les jeunes, qui ne venaient bien sûr que le soir après le tra­vail, et le week-end j’étais en paroisse. En jour­née, je lisais et je décou­vrais le Japon. Je n’avais même pas 60 000 yen par mois, alors j’ai com­mencé à ensei­gner le fran­çais, j’ai fait ça pen­dant 6-7 ans pour pou­voir sortir et ren­contrer les gens. J’essayais de sortir du milieu fermé de la paroisse où j’étais certes bien accueilli, mais avec la dis­tance révé­ren­cieuse réser­vée à un repré­sen­tant du clergé, appelé à jouer son rôle déter­miné et attendu. Mais pour moi, le tra­vail du mis­sion­naire c’est de par­ta­ger la vie avec les gens et de che­mi­ner avec eux. Cela s’est réa­lisé d’abord à tra­vers la JOC auprès des jeunes ouvriers japo­nais puis, par la suite, avec les étrangers. J’ai ainsi tra­vaillé avec des tas de gens dans ce cadre-là alors que la paroisse s’asphyxiait. J’y ai d’ailleurs trouvé peu d’aide. Il me semble impos­si­ble de che­mi­ner en paroisse, le tra­vail s’y résume à mettre de l’huile dans la machine pour que ça conti­nue à fonc­tion­ner. Ce n’est pas le lieu pour le mis­sion­naire.
Ce choix d’être pré­sent en prio­rité auprès des jeunes ouvriers et des étrangers ne pas­sait pas bien avec tout le monde. Dans ma pre­mière paroisse, je me suis retrouvé en conflit sur ce point avec mon curé, qui m’a mis à la porte. Il m’a fallu ren­contrer du monde, notam­ment ceux qui défen­daient les tra­vailleurs dans les sec­teurs non syn­di­qués. Quand je suis arrivé et dans les années qui ont suivi, beau­coup d’étrangers sont venus tra­vailler, y com­pris en situa­tion irré­gu­lière, en pro­ve­nance d’un peu toute l’Asie et d’Amérique du Sud. Quand les pre­miers Péruviens et Brésiliens sont arri­vés, on les consi­dé­rait admi­nis­tra­ti­ve­ment comme de souche japo­naise parce qu’ayant un ancê­tre japo­nais à une ou deux géné­ra­tions. Mais la réa­lité était qu’hormis quel­ques traits mor­pho­lo­gi­ques, ils n’étaient pas japo­nais. Beaucoup étaient exploi­tés, ils n’avaient pas de place dans les écoles et beau­coup n’avaient pas d’assu­rance mala­die. Face à cette situa­tion, nous nous sommes orga­ni­sés avec des amis de dif­fé­rents milieux, enga­gés dans la société et qui savaient com­ment s’y débrouiller. J’ai décou­vert ainsi des méca­nis­mes de la société japo­naise qui m’étaient jusque-là cachés. L’immi­gra­tion au Japon a tou­jours été pensée pour sou­te­nir l’indus­trie, le gou­ver­ne­ment n’accep­tant que des gens « utiles » à l’économie. Mais c’est igno­rer le fait que ce sont des êtres humains qui vien­nent, avec une his­toire per­son­nelle, une culture, une famille, et qui ren­contrent par­fois des dif­fi­cultés à s’inté­grer à la société japo­naise qui a ses spé­ci­fi­ci­tés. La société japo­naise est une société assez fermée, très fière de son passé et de sa culture très riche. N’oublions pas que le Japon est une île qui a long­temps été en autar­cie. Les Japonais ont une cons­cience très forte de leur dif­fé­rence par rap­port au reste du monde. Ils ont cons­cience d’être un peuple uni­forme, bien que ce ne soit pas une réa­lité abso­lue. Comme mis­sion­naire, nous nous tenons à la faille entre d’un côté des Japonais qui font face à des dif­fi­cultés mais qui sont habi­tués à vivre dans leur société, et de l’autre côté des étrangers qui ne se sen­tent pas accueillis comme des êtres humains à part entière.

Ton regard sur l’évolution ; la situa­tion récente

Depuis les qua­rante der­niè­res années et sur­tout ces dix der­niè­res années, la société est cham­bou­lée et ce, à dif­fé­rents niveaux.
Au niveau économique, cette période récente a vu le phé­no­mène de « kuu­douka », pro­fi­tant des tech­ni­ques plus per­for­man­tes en matière de trans­port et de com­mu­ni­ca­tion, les entre­pri­ses japo­nai­ses ont quitté le pays pour d’autres pays d’Asie. Pour les jeunes qui finis­sent leurs par­cours sco­lai­res, il y a peu de débou­chés et on peut gros­siè­re­ment divi­ser entre ceux pour qui la famille est un sou­tien et qui sur­vi­vent sans pro­blème, et ceux que la famille ne par­vient pas à sou­te­nir pour pren­dre son envol. Ces der­niers se retrou­vent dans une péri­phé­rie pré­caire dont l’avenir est tou­jours incer­tain. Ils vivent sur­tout de petits bou­lots ou res­tent à la charge de leurs parents. Sans le sou­tien fami­lial, seuls les plus débrouillards s’en sor­tent. Le Japon devient de plus en plus une société à deux vites­ses. À ce phé­no­mène lié à la glo­ba­li­sa­tion vient s’ajou­ter un autre fac­teur qui vient des jeunes japo­nais eux-mêmes. Même quand ils pei­nent à trou­ver un emploi, ils ne veu­lent pas tra­vailler dans les sec­teurs dits « 3K » (kitsui, kita­nai, kiken) péni­bles, sales et dan­ge­reux. Finalement, ce sont les étrangers qui accep­tent ces emplois qui sont rela­ti­ve­ment bien payés. Ces étrangers qui ont tra­vaillé un cer­tain nombre d’années au Japon, peu­vent alors ren­trer dans leur pays d’ori­gine s’ache­ter une belle maison. Mais ces tra­vailleurs étrangers, qui sont quand même moins payés que les Japonais, créent une concur­rence au sein même de l’économie japo­naise et le salaire moyen a ten­dance à bais­ser. Aujourd’hui, le Japon aurait besoin de main-d’œuvre étrangère mais n’accueille qu’une immi­gra­tion qua­li­fiée par crainte du déca­lage que cela repré­sen­te­rait. La poli­ti­que d’emploi des étrangers a fait bais­ser le niveau de vie d’une cer­taine frange de la popu­la­tion japo­naise. Notamment les jeunes et les moins qua­li­fiés.
Au niveau géo­po­li­ti­que, face à sa perte d’influence rela­tive dans l’économie mon­diale, le Japon essaye de se faire reconnaî­tre comme un inter­lo­cu­teur qui a un poids diplo­ma­ti­que dans le monde. Les déci­sions récen­tes autour du rema­nie­ment de l’arti­cle 9 de la Constitution en sont une des expres­sions. Cet arti­cle 9 a permis jusque-là au Japon de concen­trer ses forces sur son déve­lop­pe­ment économique, mais ne lui per­met­tait ni d’envoyer des trou­pes à l’étranger ni de se défen­dre sur les ter­rains exté­rieurs. Le traité de pro­tec­tion dont dépend l’arti­cle 9 est inégal et a pu faire par­fois l’objet d’abus de
la part des États-Unis. Le gou­ver­ne­ment veut donc chan­ger cet arti­cle 9 pour s’en affran­chir et être plus indé­pen­dant dans ses choix géo­po­li­ti­ques. Le Premier Ministre (Shinzo Abe) a promis beau­coup de chan­ge­ments qui met­tent en jeu l’avenir de toute la popu­la­tion. Des mou­ve­ments de pro­tes­ta­tion s’orga­ni­sent en consé­quence pour blo­quer la réforme de l’arti­cle 9. Ces mani­fes­ta­tions, à Okinawa par exem­ple, ou contre l’énergie nucléaire, sont le signe que la société est sou­cieuse et moins stable qu’on ne le croit.

Emmanuel Poppon : Comment vis-tu l’évolution de ta mis­sion et de l’Église au Japon ?

Quand je suis arrivé, ma pre­mière impres­sion de l’Église au Japon se résu­mait ainsi : « Qu’est-ce que tu viens faire dans ce pétrin ? » J’ai vécu mai 1968 à Paris, après Vatican II. J’avais l’impres­sion qu’un monde nou­veau allait
émerger. L’Église au Japon est très tra­di­tion­nelle et un peu fermée. Ça manque d’ani­ma­tion, notam­ment dans l’appel et la for­ma­tion des caté­chu­mè­nes.
L’uni­ver­sité de méde­cine est juste à côté de chez moi, ce sont des cen­tai­nes de per­son­nes qui pas­sent chaque jour et l’Église peine à s’ouvrir sur ces gens, elle peine à exis­ter près d’eux et à ouvrir ses portes. Les gens se réu­nis­sent entre eux, mais pei­nent à ouvrir des hori­zons. Ils sont plutôt fidè­les à l’Eucharistie et aux grou­pes de Bible, mais est-ce vrai­ment la croyance en Jésus Christ res­sus­cité qui nous demande d’aller vers les autres ? Il faut renou­ve­ler la pas­to­rale et foutre en l’air les ins­ti­tu­tions qui résis­tent. Les gens ont été bap­ti­sés pour un salut per­son­nel, une rela­tion per­son­nelle au Christ, mais cela s’est fermé là-dessus. Qu’est-ce qui se passe entre deux diman­ches ? On ne se connaît pas mutuel­le­ment.
Il fau­drait que les gens se connais­sent, se racontent leur vie, sachent ce que l’autre fait. Il y a un écart entre la culture reli­gieuse autour du « gishiki » (le rite à accom­plir) et le « Ite missa est ». Les chré­tiens ne « vont » pas, ils ren­trent seu­le­ment chez eux. La dimen­sion mis­sion­naire chez les gens est han­di­ca­pée par une pres­sion sociale qui ne faci­lite pas l’expres­sion de soi et le poids social du shin­toïsme et du boud­dhisme. Il est pra­ti­que­ment impos­si­ble de visi­ter les famil­les à cause de cela. Le poids fami­lial est trop lourd car les conver­sions sont sou­vent indi­vi­duel­les et les bap­ti­sés sont sou­vent isolés. La ques­tion de l’entre­tien de la tombe est source de beau­coup de tracas pour les chré­tiens qui vivent en milieu boud­dhiste. Du côté chré­tien, même bap­ti­sés, la plu­part s’occu­pent des tombes de leur famille boud­dhiste. Mais à cause de ce genre de rites, se faire accep­ter par la famille comme chré­tien demeure encore un pro­blème. Les com­mu­nau­tés catho­li­ques, qui reflè­tent la démo­gra­phie japo­naise, sont âgées. Jusqu’au col­lège les enfants vont à la paroisse pour le caté­chisme, mais pour les col­lé­giens et les lycéens, l’école et les clubs les pren­nent énormément, sans comp­ter le « juku » (cours sup­plé­men­tai­res dans des ins­ti­tu­tions pri­vées). Le week-end, ils retour­nent à l’école pour des acti­vi­tés spor­ti­ves. Tout est dominé par l’éducation, puis par l’entre­prise une fois deve- nus adul­tes.
Pour ce qui est des étudiants, on ne les voit pas car la plu­part tra­vaillent pour finan­cer leurs études ! Beaucoup n’assis­tent même pas aux cours pour cette raison ! Et sortis de l’uni­ver­sité, ceux qui trou­vent du tra­vail se sen­tent par­fois tel­le­ment oppres­sés qu’ils quit­tent leur boulot ! De toute façon même si la fran­ges 20-60 ans avait le temps, est-ce qu’ils vien- draient à l’église ?

Un mot pour finir ?

J’aime chez les Japonais le fait qu’ils soient en réa­lité extra- vertis, notam­ment lors­que tu bois avec eux ! Certains Japonais se mon­trent alors très démons­tra­tifs. Mais je déplore que l’école n’apprenne pas aux enfants à penser par soi-même. Même deve­nus adul­tes, les gens pei­nent à s’exté­rio­ri­ser et à com­mu­ni­quer. Ils n’arri­vent pas à passer au-delà du mur de la façade « taté­maé » et à être vrai­ment eux-mêmes. Les hommes en par­ti­cu­lier, ont de gran­des dif­fi­cultés à expri­mer ce qu’ils res­sen­tent. Ils vivent dans une bulle avec très peu d’espace pour res­pi­rer, ils ne trou­vent pas la force pour mettre au jour les idées qu’ils por­tent. Il y a un res­senti lar­ge­ment par­tagé d’oppres­sion.
Cela a tou­jours existé dans la société japo­naise, du fait de la culture confu­céenne, qui struc­ture une société ver­ti­cale où on n’est jamais sur un pied d’égalité avec son inter­lo­cu­teur (cita­tion d’ouvrage : La société ver­ti­cale). Face aux cham­bou­le­ments et aux dif­fi­cultés qu’il ren­contre, il serait sou­hai­ta­ble que le Japon choi­sisse d’élargir ses hori­zons et de favo­ri­ser beau­coup plus les liens avec les autres, en déve­lop­pant une dimen­sion plus hori­zon­tale à tra­vers la soli­da­rité et l’amitié plutôt que de pour­sui­vre la voie de la confron­ta­tion comme il semble le faire actuel­le­ment.


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