Inoshishi de mes amours

Par François-Xavier Haure

14 janvier 2019

Souvenirs, souvenirs

Il m’arrive de mon­trer quel­ques-unes des photos que j’ai prises au cours de mes péré­gri­na­tions, à quel­ques per­son­nes triées sur le volet. Ce jour-là, c’est madame Ato qui en a une la joie. Je l’ai bap­ti­sée à Sapporo ainsi que son fils voici déjà plus de vingt ans. Les aléas de la vie font que nous nous étions perdus de vue, elle, avec sa famille, expa­triée à Londres, et moi à Paris pour un moment, puis à Tokyo pour quel­ques années avant de reve­nir dans le Hokkaïdo, à Hakodaté et main­te­nant à Otaru. À la faveur de connais­san­ces mutuel­les, nous avons renoué contact, à ma grande joie. Son mari est tou­jours cher­cheur en méde­cine, spé­cia­lisé dans la lèpre, et ses enfants sont grands. Ils habi­tent désor­mais à Tokyo. Le temps a passé mais nous nous sommes retrou­vés comme au pre­mier jour, signe que l’amitié fait son œuvre. Alors que je lui montre cette photo que je com­mente imman­qua­ble­ment ainsi : « C’est ma rési­dence fami­liale secondaire en France, mais pen­dant que je suis au Japon, je la confie à mon jar­di­nier... ». Juste pour m’amuser de la réac­tion des gens. Avant de rire de sa méprise, elle me rétor­que : « Mais mon père, de quel genre de famille venez-vous ? » S’ensuit donc ce grand éclat de rire... En vérité, ce n’est pas tout-à-fait faux. Étant gamin, en famille encore, nous nous étions appro­prié le châ­teau de Chambord, son parc et sa forêt comme ter­rain de jeu. De la chasse aux cham­pi­gnons au petit matin bru­meux à la traque silen­cieuse de quel­que gibier, cerfs, biches, san­gliers ou liè­vres. La vision fugace de l’un d’entre eux nous réjouis­sait... si fort qu’il déguer­pis­sait à l’ins­tant.

D’ailleurs, la saveur d’un de ces san­gliers reste parmi les bons sou­ve­nirs fami­liaux. Nous l’avions ramené dans le coffre de la 504 à la pénom­bre, tel un tro­phée royal... Bref, depuis ces faits aux allu­res nos­tal­gi­ques, le temps a passé...

Je vous sou­haite donc à tous et à chacun une bonne nou­velle année 2019, sous le signe ici au Japon du, vous l’aurez deviné, san­glier.

Le sanglier, intime de l’homme.

Dernier signe de l’art divi­na­toire extrême-orien­tal, il sym­bo­lise le début de la nuit, période qui appelle le renou­veau du jour sui­vant. Les ani­maux du zodiac n’étant pas réels, les carac­tè­res uti­li­sés pour les écrire sont sym­bo­li­ques. Ils font réfé­rence aux acti­vi­tés jour­na­liè­res du Yin et Yang, dési­gnant les direc­tions, les heures ou les dates. En cette pre­mière partie de nuit, c’est le moment où les hommes se com­por­tent comme des san­gliers. Bien vu ! Inoshishi. La gra­phie la plus cou­rante est celle-ci : 猪. Composition en deux par­ties : 犭 et 者 . Lorsqu’une per­sonne 者 se com­porte comme un chien 犭...
Mais voici une façon plus expli­cite d’écrire ce carac­tère : 豬 C’est le même en plus com­pli­qué : 豕 et 者. La partie gauche cons­ti­tue lit­té­ra­le­ment le mam­mi­fère et par exten­sion l’animal porcin 豕, tandis qu’à droite c’est tou­jours une per­sonne 者. En d’autres termes, quand l’homme se com­porte comme un cochon, c’est en pre­mière partie de nuit, c’est-à-dire lorsqu’il joue à la bête à deux dos...

Mais la gra­phie sym­bo­li­que est celle-ci : 亥. Elle semble plus abs­traite. Pourtant l’idée reste iden­ti­que. Il ne s’agit plus d’une per­sonne, mais d’un homme, au sens d’être humain évidemment, 人, (en bas) l’idée étant la même que pré­cé­dem­ment, qui porte sur lui ou en lui un enfant 子, qui est des­siné à l’envers, comme un enfant en « ges­ta­tion » : 𠫓 (en haut). La com­bi­nai­son de ces deux par­ties forme de nou­veau notre san­glier 亥, mais dans sa gra­phie sym­bo­li­que du Yin finis­sant. Ce qui est conçu dans l’ombre se révè­lera au grand jour...

Joyeux Noël

Si mes vœux pour la nou­velle année sont un peu déca­lés, je vais me per­met­tre de rester dans les clous pour ceux de Noël. Pardon ? Comment ? Quoi ? Mais bien sûr, puis­que la saison de Noël dure, cette année encore, comme tou­jours d’ailleurs, près de trois semai­nes. Noël ne se réduit pas au réveillon, ou bien ? Le mys­tère célé­bré la nuit de Noël, que nous sommes invi­tés à médi­ter, dure plus que l’ins­tant, aussi festif soit-il, que nous lui accor­dons.

Dans la vie com­mer­ciale locale et nip­pone, les déco­ra­tions de Noël illu­mi­nent les rues et les maga­sins aus­si­tôt que celles d’Halloween sont remi­sées. Autant dire bien avant que la litur­gie ne s’en préoc­cupe. Mes parois­siens tré­pi­gnent chaque année pour déco­rer l’église dès le début décem­bre... Alors que la litur­gie ne se met à la pré­pa­ra­tion de Noël que le 17 décem­bre... De la même manière, la nuit du 25 décem­bre à peine venue, ce sont les déco­ra­tions du Nouvel An qui pren­nent la place dans la vie civile alors qu’en Église, on com­mence à peine à se réjouir du mys­tère à vivre. Et mes parois­siens ne met­tent pas beau­coup de temps à tré­pi­gner pour ranger tout ça, alors que l’Église nous donne près de trois semai­nes de réjouis­san­ces à médi­ter sur l’incar­na­tion du Christ, avec un nombre consé­quent de gran­des fêtes à célé­brer... La der­nière ? Inclusive ou exclu­sive ? C’est selon. C’est la fête du bap­tême du Christ. D’aucuns pen­se­ront que j’arrange à ma sauce le calen­drier litur­gi­que pour jus­ti­fier mon retard dans ma pré­sen­ta­tion des vœux, afin pour moi d’être néan­moins dans les temps... Et pour­tant, aujourd’hui, c’est Noël.

Donc, avec la fête au bap­tême du Christ, je vous sou­haite une joyeuse fête de Noël.

Je vous l’accorde c’est une fête de tran­si­tion : passer d’un état à un autre. Pendant trente ans, le Christ a appris sa vie d’homme avec les hommes de son temps. Dans la famille, à la syna­go­gue ou à l’ate­lier. Imaginer com­bien le Fils de Dieu a « perdu » une tren­taine d’années de sa vie pour appren­dre à être un homme comme tout un chacun me réjouit et m’étonne. S’il vient du Ciel, on ne pourra pas le soup­çon­ner de man­quer à la soli­da­rité humaine. En don­nant du temps au temps, il s’est incarné dans l’épaisseur humaine au point qu’au jour de son bap­tême il soit révélé Fils de Dieu. Par soli­da­rité encore, il se laisse bap­ti­ser, comme la foule, des mains de Jean-Baptiste, qui lui, comme par une piche­nette, nous dévoile de quel bap­tême le Christ nous invite à vivre. « Il vous bap­ti­sera dans l’Esprit et le feu. » En d’autres termes, en ce bap­tême conféré par le Christ, nous sommes intro­duits dans le mys­tère de sa mort et de sa résur­rec­tion... Pas moins. Quoique par­fai­te­ment humain, de même qu’il a passé une tren­taine d’années à appren­dre à deve­nir un homme, en ne s’exo­né­rant pas du poids du temps qui passe, par le mys­tère de ce jour, il nous invite à passer le temps qui nous reste à deve­nir, jour après jour, fils de Dieu... quoi­que déjà par­fai­te­ment fils de Dieu par le don du bap­tême. Voilà donc l’invi­ta­tion que le Christ nous lance aujourd’hui : deve­nir fils de Dieu... c’est juste une invi­ta­tion... dont la réponse est plei­ne­ment lais­sée à notre liberté.

Jésus a-t-il été nos­tal­gi­que de sa vie d’antan ? Sa vie « cachée » a laissé réso­lu­ment la place à une vie « publi­que » qui le mène direc­te­ment à Jérusalem.

Laisser sa vie d’antan pour en épouser une nou­velle... Oublier pour accueillir... Laisser les ténè­bres s’évanouir à la lumière... Rejeter le vieil homme inté­rieur pour lais­ser vivre le nou­veau... Mourir pour naitre... Voilà bien l’ordre mys­té­rieu­se­ment natu­rel !

Le san­glier, donc, der­nier animal du zodiac orien­tal, clôt la période sombre, que l’on nomme le Yin 陰dans nos contrées en oppo­si­tion au Yang 陽, le ver­sant lumi­neux, glo­rieux du cycle de la vie. Son carac­tère évoque une per­sonne por­tant un enfant en ges­ta­tion, vie cachée non encore révé­lée au grand jour. Le pre­mier animal du nou­veau cycle, le sui­vant donc, celui de 2020, celui qui com­mence la phase lumi­neuse est le « rat ». Le lien n’est pas évident ! (Décidément, les Orientaux déso­rien­tent...) Je me serais attendu à sa nais­sance. Encore heu­reux que nous entrions dans le cycle lumi­neux de la nou­velle jour­née ! Il nous faut dépas­ser l’immé­dia­teté des rai­son­ne­ments sim­ples : la vérité se dévoile pro­gres­si­ve­ment : le jour n’est pas encore levé. Le carac­tère sym­bo­li­que du rat zodia­cal est jus­te­ment le... « fils » 子 ! Il est donc bien né, il inau­gure un nou­veau cycle, glo­rieux de sur­croit. Si cela, ce n’est pas Noël !

2019, en fin de cycle décen­nal, porte-t-elle en elle l’espé­rance de 2020 ? J’aime à le croire.

En tout état de cause, cette année sera encore pour moi celle de plu­sieurs tran­si­tions. Je ne suis pas mécontent de quit­ter cette décen­nie. Je l’ai aimé en ce qui me concerne mais elle m’a été dérou­tante en termes de souf­fran­ces, de désillu­sions, d’épreuves que mes pro­ches ici au Japon ou ailleurs ont dû affron­ter et que j’ai accom­pa­gnés autant que faire se peut. Il m’a été dif­fi­cile plus géné­ra­le­ment de cons­ta­ter l’inau­then­ti­cité, les arran­ge­ments avec la vérité, les com­pro­mis avec la jus­tice, les défis de l’égoïsme, les faus­ses voies... aussi bien dans l’Église que dans la société. Ce n’est rien de dire que le « fils de Dieu » en nous est encore en ges­ta­tion... Encore un peu de patience, d’espé­rance.

52 ans cette année. Déjà la moitié de ma vie en Asie. 25 ans au Japon et par voie de consé­quence 25 ans de sacer­doce. Jubilé d’argent. Matière pre­mière suf­fi­sante pour faire un bilan ? On trem­plin pour courir sans crainte vers de nou­veaux hori­zons ? Les deux mon capi­taine ! Le bilan ? Je vais y réflé­chir. Cependant que les nou­veaux hori­zons s’ouvrent. Bien que ce ne soit pas encore offi­ciel, je sais que je vais quit­ter ce coin du Hokkaïdo cons­ti­tué des deux parois­ses dont j’ai la charge, Otaru et Kutchan. D’aussi loin que je puisse me sou­ve­nir, c’est ici que j’ai été le plus heu­reux depuis que je suis au Japon. Il me faut lais­ser à mon évêque le loisir de ses annon­ces offi­ciel­les, en début février semble-t-il, c’est pour­quoi je tiens sur votre dis­cré­tion... Je suis envoyé encore un peu plus vers l’est, dans ce Hokkaïdo hos­tile aux demi-por­tions, à 300 kilo­mè­tres d’où je suis actuel­le­ment ; j’ai nommé Obihiro. Mourir et renai­tre. C’est un nou­veau défi et je suis honoré que mon évêque consi­dère que je peux y avoir ma place. Je serai le confrère des Missions Étrangères le plus extrême-orien­tal. Insigne hon­neur !

Ce qui ne devrait pas chan­ger en de gran­des pro­por­tions, ce sont mes déve­lop­pe­ments infor­ma­ti­ques. Notre site de dis­tri­bu­tions litur­gico-bibli­ques fonc­tionne à mer­veille. Quelques main­te­nan­ces ponc­tuel­les et épisodiques cons­ti­tuent le gros du tra­vail : tout est désor­mais auto­ma­tisé. Ça tourne comme une hor­loge. Les uti­li­sa­teurs sont ravis. Nous avons créé une asso­cia­tion pour donner une exis­tence juri­di­que à ce ser­vice dont l’objec­tif est le témoi­gnage du Christ par le biais d’Internet. C’est donc par le tru­che­ment de cette asso­cia­tion que je me suis attelé à un nou­veau gros chan­tier sur lequel je passe beau­coup de temps : je déve­loppe de A à Z le nou­veau site du dio­cèse de Sapporo !

Je vois que j’en ai écrit beau­coup trop. Sur ce, je vous laisse. Je vous sou­haite la joie pro­fonde d’être enfant de Dieu pour cette nou­velle année 2019. En la fête du Baptême du Seigneur. Joyeux Noël !


Album de photos

Notre conversation

© Copyright 日ごとの福音 2017~2018, www.higotonofukuin.org