Quelques Philippines

Nouvelles de Shibukawa

Par Olivier Chegaray

6 février 2018

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Lettre envoyée aux amis pro­ches et loin­tains qui ne se rap­pel­le­raient plus où je suis et ce que je fais.

Lettre aux amis qui ne se rappelleraient plus où je suis 2017 2018

Comme vous le savez j’ai été envoyé dans les mon­ta­ges du Centre du Honshu entre le Pacifique et la Mer du Japon, dans une région vol­ca­ni­que emplie de sour­ces chau­des, les « onsens », qui atti­rent beau­coup de monde les jours fériés. J’habite à Shibukawa, une ville de 70.000 habi­tants qui a le pri­vi­lège selon ses habi­tants d’être le « nom­bril » du Japon, située exac­te­ment au centre géo­gra­phi­que du pays. Chaque année en été, durant la fête muni­ci­pale les habi­tants pra­ti­quent la « danse du nom­bril » connue dans tout le Japon. Autre pri­vi­lège reven­di­qué, ce serait la ville la plus sûre du Japon. Elle est gardée et entou­rée de 4 vol­cans dont l’un a com­plé­te­ment anéanti la ville il y a 1300 ans. Depuis il ne s’est pas réveillé. Les rares trem­ble­ments de terre ne font pas de dégâts et les typhons qui rava­gent le reste du Japon en automne ne font que quel­ques inon­da­tions.

En plus de Shibukawa où je réside, j’ai la charge de 3 autres églises dis­sé­mi­nées dans la moitié Nord du dépar­te­ment mon­ta­gneux de Gunma. L’une est une ancienne ville féo­dale, Numata, (50,000hab) située à 30 kms sur un impo­sant pro­mon­toire qui com­mande 3 val­lées, une autre, Nakanojo à 25 km, est une ville rurale de 17,000 hab, et enfin Kusatsu (7000 hab), ville célè­bre pour ses eaux chau­des. Située au pied d’un volcan à 70 km de Shibukawa, cette ville très tou­ris­ti­que est en train de faire parler d’elle, le cra­tère venant de se réveiller, fai­sant un mort et de nom­breux bles­sés. Les 4 villes dont j’ai la charge sont en plein dépeu­ple­ment dû aux effets conju­gués de la raré­fac­tion des nais­san­ces et l’exode vers les gran­des villes. La ville de Shibukawa où se trouve mon lieu d’habi­ta­tion se vide également, les bâti­ments qui res­tent étant des hôpi­taux ou des mai­sons pour per­son­nes âgées. Les catho­li­ques japo­nais sont très peu nom­breux, la moyenne d’âge appro­chant 80 ans… Chargé ainsi de 4 com­mu­nau­tés vieillis­san­tes et quel­ques autres satel­li­tes, la tran­si­tion est rude après avoir vécu plus de 40 ans au milieu des jeunes à Tokyo…

A l’église de Shibukawa j’ai pu quand même mettre sur pieds un groupe de par­tage bibli­que qui me permet d’avoir au moins une acti­vité un peu sti­mu­lante. La dizaine de par­ti­ci­pants qui ont autour de la qua­ran­taine vien­nent de tous des envi­rons dans un rayon de 30 kms. La ville de Shibukawa est très pauvre cultu­rel­le­ment par­lant, mais elle a une ins­ti­tu­tion unique, un musée de la chan­son (sic) où toutes les semai­nes il y a des « live » où se pro­dui­sent les plus célè­bres spé­cia­lis­tes du genre venus de tout le Japon !! Les japo­nais sont en effet très férus de chan­son fran­çai­ses, sur­tout celles des années 50 60… Venus par hasard visi­ter les lieux et seul fran­çais du coin, j’ai été invité à faire une confé­rence sur Noël en France (celui que j’avais connu il y a 50 ans…) Un nom­breux audi­toire est venu et en fin de confé­rence j’ai chanté un ron­flant « petit papa Noë »l qui a sus­cité de nom­breux applau­dis­se­ments. Du coup la jeune secré­taire du lieu vient au par­tage bibli­que ! La mis­sion a ses che­mins que la raison ne connait pas !

J’ai aussi quel­ques res­pon­sa­bi­li­tés au niveau du dio­cèse, spé­cia­le­ment pour la for­ma­tion per­ma­nente et suis invité régu­liè­re­ment dans le dio­cèse voisin de Niigata, sur la mer du Japon, qui est l’un des moins favo­ri­sés en prê­tres, pour des ses­sions ou retrai­tes. Tout ceci fait que je suis fina­le­ment (et tant mieux) assez occupé, d’autant plus que je dois aussi me rendre au moins une fois par mois à Tokyo pour sou­te­nir les quel­ques mou­ve­ments dont j’avais la charge et qui n’ont pas eu de suc­ces­seurs.

Dans la région dont j’ai la res­pon­sa­bi­lité pas­to­rale vivent beau­coup de migrants venus des Philippines, du Viet Nam, Chine et Pérou. Ils cons­ti­tuent la majo­rité des chré­tiens pra­ti­quants et je dois prê­cher et célé­brer autant en japo­nais qu’en anglais ou par­fois même en Tagalog, la langue des phi­lip­pins, dont j’ai appris quel­ques rudi­ments. La majo­rité des femmes Philippines (« Filippina ») qui vien­nent à l’église tra­vaillent dans des « pubs » ou sont mariées à des agri­culteurs japo­nais qui sont sou­vent beau­coup plus âgés qu’elles, n’ayant pas trouvé à se marier sur place, vu le manque de jeunes filles japo­nai­ses par­ties ailleurs vers les gran­des villes. Elles vien­nent au Japon plus ou moins consen­tan­tes recru­tées par des réseaux d’inter­mé­diai­res liés aux mafias loca­les. La moti­va­tion de leur venue est prin­ci­pa­le­ment le sou­tien maté­riel de leurs famil­les aux Philippines. Leur vie est dure, et pour s’entrai­der elles savent créer entre elles des réseaux de soli­da­rité effi­ca­ces. L’église est pour elles un lieu de réconfort et de ren­contre très impor­tant. Cette année, la veille du jour de l’an, j’ai été appelé par un hôpi­tal. Une jeune maman Filippina battue par son mari japo­nais venait d’arri­ver mou­rante à cet hôpi­tal après s’être échappée de la maison, lais­sant 4 enfants en bas âge. Son mari qui l’avait rem­pla­cée au foyer par une autre femme lui avait confis­qué son pas­se­port, et il était donc impos­si­ble de savoir d’où elle venait et qui elle était. Elle avait bien une carte de séjour mais qui était comme dans la plu­part des cas une contre­fa­çon avec faux nom et fausse adresse. J’ai pu aler­ter la com­mu­nauté des Filippina qui s’est mobi­li­sée immé­dia­te­ment et quand la jeune femme est décé­dée, nous avons réussi fina­le­ment à join­dre sa famille aux Philippines et obtenu des auto­ri­tés loca­les et consu­lai­res la per­mis­sion de recueillir le corps pour lui offrir des obsè­ques décen­tes. Ce genre de cas est loin d’être rare et fait partie de mon quo­ti­dien. J’admire les quel­ques rares japo­nais chré­tiens sou­vent très âgés, habi­tant encore sur place, qui malgré leur très grand âge font tout pour accueillir ces nom­breux migrants tout en assu­mant toutes les tâches de main­tien des lieux de culte dont cer­tains sont en très mau­vais état. Les Filippina se sont mises en tête de trou­ver l’argent pour rebâ­tir le pres­by­tère où je vis, qui tombe en ruine, en orga­ni­sant des ral­lyes et une fois par mois elles cui­si­nent un grand buffet payant de cui­sine phi­lippine dans l’ancien jardin d’enfants désaf­fecté de la paroisse. La nour­ri­ture est déli­cieuse et les maris japo­nais ainsi que les gens du voi­si­nage aiment venir. La nuit de Noël comme je l’avais fait un an aupa­ra­vant, j’ai passé toute la nuit à faire la tour­née des Karaoke Bars, où la plu­part des jeunes femmes Filippina tra­vaillent, pour leur remet­tre un cadeau, prier avec elles et les remer­cier aussi de leur pré­cieuse col­la­bo­ra­tion à la paroisse. Maltraitées par le client, j’ai pu me rendre compte à nou­veau de la dureté, je dirai la cruauté de leur tra­vail, l’atteinte à leur dignité de femmes et de jeunes mamans.

Après une année et demie de tâton­ne­ments, j’essaye donc de m’adap­ter et de décou­vrir les côtés posi­tifs de ma nou­velle situa­tion. Je décou­vre avec inté­rêt un Japon semi-rural que je ne connais­sais pas et essaye de pro­fi­ter au mieux des avan­ta­ges que pro­cu­rent le bon air et la saine nour­ri­ture, sans comp­ter les pistes cycla­bles qui lon­gent la TONEGAWA, l’un des fleu­ves les plus impor­tants de l’île Honshu.

Je reçois aussi de nom­breu­ses visi­tes de gens que j’avais connus à Tokyo, des hommes et femmes et des jeunes sur­tout qui trou­vent étrange que l’on m’ait envoyé si loin. Je les invite à décou­vrir un monde qu’ils ne connais­sent abso­lu­ment pas. Créer des ponts entre les gran­des métro­po­les et les régions qui se vident me semple impor­tant. Tokyo où j’ai passé 40 ans de vie assez tré­pi­dante me manque évidemment, mais je suis heu­reux de pou­voir répon­dre à l’appel de notre pape François qui nous invite à aller vers les péri­phé­ries. Je suis aussi reconnais­sant de cette expé­rience auprès des plus dému­nis. Leur foi, leur sain­teté me bou­le­ver­sent et m’incite à une conver­sion du cœur. Durant cette année je sou­haite aussi à tous la grâce de la conver­sion pour trou­ver la joie et la paix du cœur,

Olivier Chegaray

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